Quelle utopie pour quelle sortie de crise ?

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Coronavirus : d’une origine animale au rejet de la nature ?

Dans une interview du 27 mars 2020 pour France Culture, Didier Sicard (spécialiste des maladies infectieuses) nous invite à « enquêter sur l’origine animale du coronavirus ». Il s’étonne du fait que toute l’intention du moment soit focalisée sur la lutte contre le coronavirus et rien sur ce qui en serait la cause : le trafic d’animaux sauvages dans des conditions sanitaires déplorables. Si son intention de dénoncer cette pratique et cette origine du virus est légitime, et elle l’est d’autant plus que quelques jours plus tard, le marché de Wuhan a rouvert dans les mêmes conditions qui auraient fait émerger le coronavirus, son propos pose aussi la question du rapport à la nature et de notre rapport aux uns et aux autres dans l’après crise sanitaire du Covid-19.

Dans son livre « La simplicité volontaire contre le mythe de l’abondance » de 2010, Paul Ariès explique que dans la capacité qu’à le capitalisme à s’accaparer et transformer en marchandises toutes les richesses de ce monde, il arrive également à se dédouaner de ses côtés les plus sombres. Il nous dit ainsi : « Ne laissons pas dire […] que la grippe porcine serait une pandémie naturelle. Elle est la conséquence de l’industrialisation de l’élevage et de la mondialisation des échanges ». Finalement, cette crise sanitaire va-t-elle nous amener à questionner notre rapport à la nature, ou notre rapport à la mondialisation (ou les deux) ? Le développement du COVID-19 souligne-t-il notre fragilité face à la nature, doit-il renforcer notre désir de domination sur celle-ci, ou doit-il nous pousser à remettre en cause notre société mondialisée (ou les deux) ? La sortie progressive de la crise, comme elle est à prévoir, va-t-elle développer une habitude du chacun chez soi et la distanciation sociale comme norme des rapports humains, ou en sortirons-nous tous plus soudés, plus solidaires et plus attentifs aux uns et aux autres ?

Tirons ce fil de l’imaginaire post-crise. Dans quelle « Utopie » s’inscrira notre réaction à la crise sanitaire ?

L’Obsoco (Observatoire Société et Consommation) a lancé une série d’études intitulées « l’Observatoire des perspectives utopiques ». La première publication a été faite en octobre 2019 et elle a été suivie par une tribune dans le journal le Monde par l’économiste qui était en charge de l’étude, Philippe Moati. En « plongeant dans les opinions et les aspirations des Français » ils ont pu ainsi « y déceler leur potentiel d’adhésion à trois systèmes utopiques qui, pour n’être pas encore totalement structurés, n’en constituent pas moins des perspectives utopiques déjà porteuses de réponses.

  • L’utopie écologique privilégiée par une majorité de Français interrogés, qui évoque une organisation de l’économie et de la société tendue vers l’équilibre et la sobriété. Répondant en premier lieu à l’impératif écologique, elle n’est pourtant pas seulement liée à la peur des dangers qui nous menacent et séduit également par la nature de modes de vie qu’elle promeut. Le maître mot pourrait en être : « moins mais mieux ».
  • L’utopie sécuritaire arrive en seconde position qui campe, quant à elle, une société nostalgique d’un passé révolu, soucieuse de préserver son identité et sa singularité face aux influences étrangères, qu’elles viennent d’une mondialisation économique et institutionnelle ou de l’arrivée de nouvelles populations. Ici, clairement, la difficulté à se projeter dans l’avenir favorise la recherche d’idéaux dans un passé réinventé, un supposé âge d’or qui prend alors les traits d’une utopie.
  • L’utopie techno-libérale enfin qui, s’inscrivant dans une trajectoire hypermoderne, décrit un monde centré sur le progrès articulé autour du développement poussé de la science et de la technologie.Cette vision bien que rassurante dans la mesure où elle permettrait à l’humanité de faire face aux défis qui la menacent sans altérer radicalement nos modes de vie actuels, n’est pourtant retenue en priorité que par une faible minorité des Français interrogés. Contre-performance qui signe en elle-même et en creux une autre forme de dénonciation de la modernité.

Extrait du résumé de l’étude « Observatoire des perspectives utopiques » , Vague 1 – octobre 2019

Ces trois imaginaires ainsi formulés semblent tomber à point nommé pour construire un imaginaire de sortie de crise.

Dans la veine d’une utopie techno-libérale, allons-nous vers une société aseptisée, ou l’on sort la nature de nos vies à base de viande artificielle ? Dominer, asservir la nature, en extraire des fonctions purement utilitaristes et optimisées à coup de technologies et de pesticides bios (soyons fou!), voila un imaginaire qui correspond tout à fait à une sortie de crise d’une pandémie mondiale. Pour cette utopie, ce serait d’ailleurs la technologie qui nous permettrait de sortir de la crise : ces derniers mois sont l’âge d’or du télétravail qui devient non plus un luxe mais une nécessité voire un acte ultime de citoyenneté. Et tant pis si ce télétravail ne concerne qu’une part infime des personnes qui travaillent, une partie négligeable même si on se place au niveau mondial, c’est l’élite de la mondialisation qui télétravaille, cette même élite qui forge les imaginaires.

Parlons mondialisation d’ailleurs, si c’est un « Virus chinois », comme se plait à rappeler le président américain, pourquoi ne pas accuser nos voisins. « THIS IS WHY WE NEED BORDERS » a-t-il déclaré sur Twitter à propos du Coronavirus. Le problème n’est donc plus la nature mais les gens et notre capacité nationale à gérer cette crise ! Sécurité sanitaire et dérives sécuritaires se confondent dans un même discours en pleine utopie sécuritaire : contrôle de la température par infrarouge généralisé, dispositif de traçages pour contrôler la propagation des virus, … pourquoi s’arrêter là ? Classons les pays par risque sanitaire avec restriction définitive de déplacement vers eux tant qu’ils n’aurons pas fait des « efforts ». Mettons en priorité N°1 du gouvernement, et peut être en principal débat politique pour les prochaines années, la recherche d’une autonomie totale en médicaments et en masques. Au niveau national bien sûr, car la gestion de crise au niveau européen ça ne marchera pas. Un discours un peu dur ? Regardons qui aujourd’hui fait figure de sauveur en Italie : la Chine avec ses masques. Et le sentiment anti-européen prend de l’ampleur.

Et notre utopie écologique dans tout cela ? Quelle place, quelle discours, quelle imaginaire ? Dans un seul journal télévisé de France 3 Grand Ouest (5 avril 2020), quelques pistes nous sont données. Des citadins français étouffent et expriment un souhait de retour à la campagne. Un reportage sur le confinement à la campagne montre qu’un petit village morne crée des dynamiques et du lien entre les personnes pendant cette crise : « on espère que ça va durer après le confinement » confie une habitante ! Et on ne peut plus trouver de poules vivantes à vendre car la demande a explosé : les Français veulent faire des gâteaux et il leur faut des œufs qu’il préfèrent voir venir de leur jardin. Fuite de la ville, retour à la campagne et résilience en œuf, voilà quelques ingrédients d’un nouvel horizon très écolo-compatible. Le concept de résilience fait déjà bien partie du discours écologique et c’est le nom de l’opération militaire de déploiement d’hôpitaux de campagnes annoncé par le Président de la République. Mieux que la résilience en ingrédients de gâteaux, cette période de confinement semble être idéale pour moins consommer et se mettre plutôt à réparer ou réutiliser. Cette suspension de notre frénésie de déplacements et de production permet à la nature de revenir plus vite que nous n’aurions pu l’imaginer. Laisser plus de place à la nature, la laisser reprendre sa place plutôt que de la dominer et l’humilier comme sur les marchés d’animaux sauvages à l’origine de cette crise, vivre apaisés en prenant soin de ses voisins, prendre le temps pour réparer un lave-vaisselle plutôt que d’en changer, travailler moins si l’on peut, valoriser les métiers utiles au détriment d’usines qui vont fermer et s’arrêter, … et si c’était ça notre futur ?

Alors choisissez. Tapez 1 pour la l’utopie techno-libérale, 2 pour l’utopie sécuritaire et 3 pour l’utopie écologique et envoyez « Après Crise » au 61212. ou alors …

On peut reprendre l’étude sur les utopies qui nous dit que ces 3 visions sont poreuses1, elle ne s’excluent pas l’une de l’autre. Les réponses qui seront apportées à cette crises piocheront sans doute dans ces trois propositions, et mêmes dans d’autres. Un imaginaire ne se construit pas en un paragraphe, mais peut-être pourrions nous être vigilants aux nouveaux paradigmes et discours qui vont émerger dans les mois à venir. Cette période de crise est un moment pour que des concepts et des idées qui nous sont chères deviennent des évidences pour tous, une sorte de « bon sens » généralisé et accepté par tous, et qui sert notre cause : celle des écologistes (cette partie est plus ou moins inspirée d’analyse de textes de Gramsci, mais je ne me risquerais pas à le citer ou le paraphraser).

Et si ces propositions s’imposaient dans nos conversation de tous les jours : « C’est important de se fournir en nourriture pas trop loin de chez soi. La résilience alimentaire c’est essentiel ! », « Réparer et bricoler c’est mieux maîtriser son environnement proche, c’est se donner plus de moyens d’agir », « La solidarité c’est d’abord sur son pallier de porte », « Pff acheter des trucs qui cassent en 1 mois c’est nul : dès qu’Amazon est à l’arrêt tu ne peux plus rien faire », …

Et le collectif dans tout cela ?

Moins de production de voiture, des canards place Royale à Nantes, les eaux de Venise qui hier montaient pour inonder le conseil municipal et aujourd’hui redeviennent claires, … le confinement serait donc déjà une utopie écologique ? Si quelques militants restent actifs sur le terrain de la solidarité, il semble qu’il manque quelque chose d’essentiel dans cette période : le collectif. Les Français applaudissent bien tous ensemble le soir, mais c’est bien le sentiment d’appartenir à un groupe, de créer des liens affectifs les uns avec les autres, de se rencontrer, … qui créera une société véritablement solidaire et différente.

Faisons le parallèle avec un concept utilisé par la liste Rassemblement National pendant les européennes : le localisme. L’idée selon laquelle le vrai écologiste devrait s’enfermer sur son groupe (national en l’occurrence), limiter les échanges, pratiquer le chacun chez soi pour limiter la pollution, … C’est soit dit en passant exactement ce qui se passe avec le confinement. Ce qui « manque » à un écologiste dans ce discours, c’est le lien humain. Les écologistes ne sont pas contre les flux, il privilégient les flux de personnes et d’entraides aux flux de capitaux et de biens. Si le confinement semble donc être propice à une sobriété collective mais forcée, violente radicale et subie, nous devrons chercher à faire ou refaire société dans l’après-confinement.

Car pire encore que le manque de lien, la crise pourrait exacerber l’idée que l’écologie s’adresse aux plus riches, comme ceux qui ont accès à un espace vert privatif (notamment suite à la fermeture des jardins familiaux et des jardins partagés dans certaines villes). Cette période de confinement semble plonger certains dans une forme de tropisme individuel : nombre de médias se sont mis à publier des « journaux de confinement », ou un auteur.e nous confie son angoisse de l’enfermement, ou le calme qu’il ou elle y trouve, en étant confiné dans son appartement luxueux ou une maison avec jardin. Ces textes sont tellement risibles que la RTBF (Radio-Télévision Belge Francophone), s’est fendue d’un article très moqueur et ironique sur le sujet qui commence ainsi :

« Le Monde et Le Point ont choisi de publier chacun un journal du confinement, l’un de Leila Slimani, et l’autre de Marie Darrieussecq. Deux témoignages bouleversants de ces écrivaines ancrées dans le réel, qui racontent la violence de leur nouvelle vie de personnes confinées dans leur maison de campagne avec vue sur un grand jardin fleuri.

Soucieux de proposer à ses lecteurs un regard sur un quotidien si proche d’une grande majorité de la population, le site Culture de la RTBF a décidé d’ouvrir ses pages à la grande auteure Pepette Andrieu, qui nous offre un récit sans fard et d’une intensité folle. Attention, ce texte est fortement déconseillé aux âmes sensibles.
Voici… « Mon journal du confinement à moi ».

Publié le vendredi 20 mars 2020 à 15h26  par Christophe Bourdon : https://www.rtbf.be/culture/dossier/christophe-bourdon/detail_mon-journal-du-confinement-a-moi-christophe-bourdon?id=10463334

Chacun chez soi et nos jardins (pour ceux qui en ont un) seront bien fleuris ? C’est d’ailleurs un élément d’alerte de l’étude sur les utopies (encore elle) : l’individualisme reste très présent chez beaucoup de personnes. La sortie progressive du confinement pourrait nous faire tomber dans une habitude du chacun chez soi. Quel pourrait-être l’effet sur les populations d’un confinement total ou partiel sur une période d’un an ? Une écologie politique qui se construit sur cette période de confinement pourrait vite tomber dans une recherche de « résilience individuelle », un peu à l’image de mouvements survivalistes aux États-Unis, plutôt qu’à une volonté de répondre aux besoins et aux aspirations de tous et toutes.

Notes

  1. Citation du résumé du rapport : « Les résultats de l’Observatoire sont donc très riches. Certes, ils ouvrent sur une diversité d’interprétations qui fait écho à la grande diversité des postures observées. Certes, les aspirations négatives s’y révèlent plus systématiques et partagées que les aspirations positives. Certes, les tensions entre des aspirations contradictoires y sont manifestes. Cela étant, ces résultats font aussi apparaître des points importants de consensus, qui, s’ils ne constituent pas de système utopique complet et cohérent soutenu par un corps doctrinal constitué, dessinent les contours d’un nouvel imaginaire et d’un avenir désirable. Ce qui amène par exemple à observer, de façon a priori peu attendue, une certaine proximité entre les aspirations des décroissants et des identitaires-sécuritaires. Ces proximités témoignent bien de la capacité d’attraction de modes de vie, manières d’habiter, façons de consommer… qui, tout en répondant à la nécessité de sauver la planète, répondent à un désir de ralentissement, de davantage de liens sociaux, d’un fort ancrage de la vie quotidienne sur un territoire maîtrisé. Se retrouvent, là aussi, des aspirations communes à une plus grande autonomie et une plus forte prise sur son existence, qui répondent également au sentiment de perte de contrôle sur une marche du monde allant vers des horizons assombris. »

Sources

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