Brûler du bois pour sauver le climat ?

( 9 minutes de lecture)

La question des solutions technologiques n’est pas centrale dans les enjeux de transition écologique, mais elle est une brique importante. Une fois mon logement rénové et les bonnes habitudes prises, comment puis-je me chauffer de manière durable ?

Disons-le : aucune solution n’a aucun impact (nous avons souvent eu l’occasion de l’aborder sur ce blog), mais il existe tout de même des solutions plus préférables que d’autres, des technologies que l’on peut classer en fonction de leur impact environnemental et in-fine des modes de chauffage que nous pouvons défendre ou rejeter en tant qu’écologistes. Ce n’est jamais un blanc-seing, jamais un soutien unanime. Tout est toujours contextualisé, analysé pour vérifier que telle ou telle proposition correspond à notre objectif de justice climatique et sociale.

En la matière, le bois-énergie a fait ses preuves comme un compagnon de route essentiel de la transition énergétique. Le “bois-énergie” désigne l’utilisation du bois (au sens large, cela peut être des haies, par exemple) comme source d’énergie. Cela va donc de la cheminée classique jusqu’au réseau de chaleur. Et justement, en tant que collectivité, Nantes Métropole développe un réseau de chaleur alimenté principalement par deux sources d’énergies : les déchets qui sont brûlés et le bois-énergie.

Réseaux de chaleur et chaufferies bois collectives : de quoi on parle ?

Les réseaux de chaleur

Concrètement, il y a sous la métropole des tuyaux d’eau sous pression et très bien isolés qui viennent relier des endroits où on produit de la chaleur (exemples : Centre de Tri et de Valorisation des Déchets de Couëron, ou Chaufferie Bois de Malakoff) et des endroits où on a besoin de chaleur (exemple : un hôpital ou des logements). Les citoyens souscrivent ainsi à un contrat spécifique : on connaît bien le gaz et l’électricité comme énergie, et bien ici vous venez acheter directement de la chaleur. Cette chaleur peut ensuite servir pour le chauffage ou pour l’eau chaude sanitaire (douche, cuisine…).

Sous-station du réseau de chaleur « Nord-Chézine ». Cette station permet le raccordement du Sillon de Bretagne à Saint-Herblain au réseau de chaleur de Nantes Métropole.

Cheminées à l’ancienne VS chaufferies collectives

L’intérêt de mutualiser cette production de chaleur, c’est qu’on vient remplacer une chaleur produite à partir de sources polluantes (gaz, fioul…) par de la chaleur, moins polluante. L’autre intérêt, c’est que les chaufferies collectives sont gérées pour avoir un impact environnemental et un coût moindre : 1000 cheminées individuelles polluent beaucoup plus que 100 chaufferies collectives qui desserviraient chacune 10 logements ; et ces dernières polluent un peu plus qu’une chaufferie qui alimente 1000 logements.

Quand je dit “polluent”, je parle bien sûr :

  • d’émission de gaz à effet de serre : une vieille cheminée a un rendement inférieur à 15% alors qu’une chaufferie collective a un rendement supérieur à 90% : il faut donc brûler 6 fois plus de bois pour la même quantité d’énergie. Les émissions de gaz à effet de serre sont donc plus importantes, et on gâche de la ressource bois.
  • mais aussi de fumées : les chaufferies collectives, et surtout les grosses chaufferies des réseaux de chaleur, ont des filtres très performants et émettent donc beaucoup moins de polluants pour produire.

Cette différence fondamentale étonne certaines personnes : d’un coté on interdit les cheminées à l’ancienne en ville, et de l’autre on installe des grosses chaufferies avec des grosses cheminées. C’est bien parce que la différence entre ces deux “manières de brûler du bois pour faire de la chaleur” est importante que nous sommes conduits à soutenir ou à rejeter les technologies. Si on prend juste la pollution de l’air avec des micro-particules, l’Ademe en a fait l’étude et on voit bien la différence :

Facteur d’émissions de particule en gramme par KWh pour différents appareils de chauffage au bois.

Ce graphique représente les facteurs d’émissions de particules des appareils de chauffage au bois en grammes par KWH. En gros : pour 1 KWH (énergie pour cuire un petit poulet), combien de grammes de particules vous émettez. Une cheminée à l’ancienne émet donc 260 fois plus de polluants qu’une chaufferie collective pour la même quantité d’énergie.

Une pollution ou des pollutions ? Comme vous le voyez on jongle avec différents types de pollutions et principalement sur deux types qui ont deux effets différents : les émissions de CO2 et les émissions de particules. La première a un effet sur le phénomène de réchauffement climatique, la deuxième sur la qualité de l’air. Les deux sont des enjeux majeurs, et il faut nécessairement avoir les deux en tête : le réchauffement climatique est un problème majeur qui nous menace à moyen terme, quand la pollution de l’air est une cause très importante de mortalité (pollution principalement due aux transports, qui sont la principale cause de dégradation de la qualité de l’air 1). La qualité de l’air est une cause importante de la mortalité en ville et c’est pour cela qu’il faut la surveiller de très près et se battre pour un air de meilleur qualité.

De quel bois on parle ?

Une question récurrente concerne également le type de bois qui est brûlé. Sur l’image ci-dessus, vous avez une représentation des ces 3 types de bois : le bois bûche, le granulé et la plaquette forestière (bois déchiqueté). Pour faire en très résumé (et donc avec une certaine marge d’erreur), les bûches sont plutôt destinées aux cheminées (classiques ou modernes), les granulés aux chaufferies (souvent pour des petits collectifs ou des habitations individuelles avec de gros besoins) et la plaquette forestière aux collectifs, de taille intermédiaire jusqu’aux plus grosses chaufferies. A noter que l’intérêt des granulés réside notamment dans le fait qu’ils sont constitués à partir de sciure et de copeaux.

Ces 3 sources de bois-énergie sont issues des arbres directement ou de leur transformation. Il existe d’autres types de sources qui peuvent se rapprocher du bois-énergie: par exemple ce qu’on appelle le “Bois de type B”, qui correspond à du bois aggloméré avec des liants (pour la faire simple, c’est le bois des meubles Ikea). Valoriser énergétiquement ce genre de bois est important et nécessaire, car il est aujourd’hui envoyé à l’étranger2

Arguments pour le bois énergie

Maintenant que nous avons posé le contexte, les conditions, les types de bois-énergie, intéressons-nous à la raison pour laquelle le bois-énergie est une solution défendue par les écologistes.

L’équilibre puits / émissions carbone

Du côté émissions carbone d’abord, il faut savoir que pour calculer un bilan carbone on prend l’ensemble des gaz à effet de serre émis par une production (fumées, transport, …), dont on enlève le carbone qu’elle a évité. Par exemple construire un vélo émet du carbone, mais si son utilisation évite de rouler en voiture, le bilan carbone est positif.

Pendant longtemps, on a considéré que le bilan carbone du bois-énergie était de zéro. Cela ne relevait pas nécessairement d’un calcul précis mais plutôt d’une considération bio-chimique : le cycle carbone du bois est un circuit dit “court”. Le bois pousse pendant 10 à 50 ans, emmagasine du carbone pendant cette croissance : si on brûle ce bois, on en libère une partie, mais la pousse d’un nouvel arbre à la place va emmagasiner du carbone à nouveau. Le cycle est donc sur une échelle de temps d’une vie humaine, voire de plusieurs.

C’est très différent des énergies fossiles : là aussi du carbone est stocké puis libéré lors de la combustion, mais sur des périodes de temps beaucoup plus (trop) longues : on parle de plusieurs millions d’années. Ce carbone nouvellement émis vient donc créer un déséquilibre qui mettra plusieurs millions d’années à se résorber. Pour reprendre une image qui m’avait été partagée en réunion, “c’est comme l’eau : on boit de l’eau, on la rejette, elle se recompose chimiquement puis elle finit de nouveau dans nos rivières. Le cycle de l’eau est un équilibre naturel, on a pas besoin d’en rajouter et boire de l’eau n’entraîne pas une disparition de l’eau sur terre”. Le carbone à cycle long (pétrole et gaz) viens donc créer un déséquilibre qui n’a rien a voir avec le cycle court du bois. 3.

Pour autant, cette considération de “bois-neutre pour le réchauffement climatique” repose sur quelques hypothèses importantes (nous y reviendrons) et a nécessité un calcul approfondi quand il s’est agi d’intégrer les émissions des transports et de la transformation du bois, ainsi que de comparer les différentes énergies. Le bilan carbone a donc été fait pour comparer les différentes solutions énergétiques, et là le bois arrive en champion, en ayant en plus l’intérêt, contrairement à l’électricité (pompe à chaleur et radiateur électrique), d’être une énergie stockable.4. Il est intéressant de noter que, malgré notre “génialissime parc nucléaire décarboné” 5, le bois reste une solution moins émettrice de gaz à effet de serre que les solutions électriques.

La production locale : avoir la maîtrise !

Le bois qui alimente nos chaufferies vient d’une centaine de kilomètres autour de nous. Maîtriser la production et donc le prix est donc beaucoup plus facile que de maîtriser le prix d’une énergie importée qui dépend d’un ensemble de sujets sur lesquels on a aucune prise en local, avec des enjeux géopolitiques. Nous en avions parlé lors de la forte augmentation du prix du gaz, voir l’article : Énergies, pourquoi les prix flambent ?

Cette stabilité du prix du bois se retrouve sur les indices fournis par l’État 6 ici représenté en euros pour 1Mwh (l’énergie pour cuire 1000 petits poulets), même si les prix locaux peuvent varier et que ça dépend des rendements de la chaudière :

A noter en plus que ce graphique ne prend pas en compte l’envolée des prix de fin 2021 (Là encore, lire : Énergies, pourquoi les prix flambent ?)

Bref, le bois est une énergie locale à un coût maitrisé, avec des acteurs et une filière sur lesquels on met des visages et cela facilite beaucoup de choses !

Les choix que nous faisons à Nantes Métropole

Contre-exemples et points d’attention

Nous l’avons vu, pour considérer que le bois-énergie est une solution de la transition énergétique, nous avons fait des hypothèses quant à la provenance, à la manière de le brûler… Sans ces points d’attention, il y a un risque de gâcher la ressource ou alors d’émettre plus de carbone que de raison. Cela veut aussi dire qu’il faut faire une montée en puissance progressive et connectée au territoire. Le contre-exemple de cela a été le plan de relance des Américains en 2021 : dans un souci de lutte contre le réchauffement climatique, ils ont investi énormément sur le bois-énergie, mais sans prendre les précautions nécessaires. Résultat : des centaines de scientifiques se sont mobilisés pour alerter sur le fait qu’importer du bois de l’autre bout du monde pour le brûler dans des chaufferies aux États-Unis était un non sens.

A Nantes Métropole, nous prenons toutes les précautions nécessaires pour que le bois-énergie soit une énergie écologique et locale, et nous conclurons par cela.

  • La traçabilité : Nous imposons une provenance du bois à moins de 120 kilomètres. Cela nous permet d’éviter des émissions de transport trop élevées, mais aussi de nous assurer que notre énergie est bien produite grâce à des acteurs locaux et ne dépendant donc pas de marchés internationaux ou de phénomènes qui nous échapperaient complètement.
  • Le suivi humain : L’exploitation des réseaux de chaleur et chaufferies est associée à un dialogue continu et permanent avec les usagers et riverains, pour répondre à toutes les questions/inquiétudes, et avoir un retour terrain sur les problématiques rencontrées. Concrètement, une à plusieurs réunions sont organisées dans l’année, où sont présents les services de la Métropole, l’élu référent (moi), les habitant.e.s qui le souhaitent, les expert indépendants, l’exploitant…
  • Le suivi technique : Pour le travail sur la pollution locale, un organisme indépendant est chargé du contrôle de la qualité de l’air et produit des rapports directement disponibles sur son site internet. Cet organisme s’appelle « Air Pays de la Loire » (Air PDL), c’est une « Association Agréée par le ministère de la transition écologique, en charge de la Surveillance de la Qualité de l’Air » (AASQA). Le travail d’Air PDL a ainsi permis de prouver que la dégradation de la qualité de l’air en proximité de la chaufferie Californie (chaufferie bois à Rezé) était principalement voire presque exclusivement due non pas à la combustion du bois mais aux voitures sur les routes proches.
  • Un travail de fond sur les filières : Finalement, nous gardons toujours un œil et un dialogue avec les filières locales de biomasse, pour nous assurer que les filières locales peuvent bien absorber une augmentation de notre consommation de bois-énergie, pour nous assurer que les filières par lesquelles nous passons sont bien gérées (par exemple que des arbres sont bien replantés là où on en avait coupés), et pour éviter la concurrence entre différentes utilisations de la biomasse, comme par exemple la méthanisation.

Mini-conclusion

Nous l’avons vu : le bois-énergie a été et continuera d’être un compagnon nécessaire de la transition énergétique. C’est un levier très important de production de chaleur renouvelable sur lequel nous devons nous appuyer. On a tendance en France à se focaliser sur la question de la production électrique, mais la production de chaleur est un formidable levier, qui est beaucoup plus efficace énergétiquement dans la plupart des cas. Ceci étant dit, des conditions et hypothèses sont nécessaires pour que le bois-énergie soit effectivement une solution de transition écologique. A Nantes Métropole, nous sommes bien conscients de cela, et, forts de notre expérience, nous avons tout mis en place pour bien gérer le sujet, notamment celui de la pollution par micro-particules qui est un enjeu majeur pour nos villes. Mais cet enjeu se travaillera principalement, nous l’avons vu, en agissant sur le transport et notamment l’autosolisme.

Sources / aller plus loin

  1. Nous reviendrons sur ce point dans la partie : “Les choix que nous faisons à Nantes Métropole”
  2. C’est d’ailleurs la proposition du projet Ecocombust à Cordemais, même si sur ce dossier nombre d’écologistes ont un avis négatif du fait de sa taille trop importante par rapport au gisement local et de la faible valorisation énergétique de la ressource. Même si le Bois B est aujourd’hui un déchet, il faut le considérer demain comme une ressource et donc le valoriser au mieux.
  3. Vous pouvez aussi regarder ce document de l’université de Lausanne qui est assez clair, même si le statut particulier du bois-énergie n’y figure pas : arbre_infographie_73.
  4. Petite précision : les valeurs ici affichées sont les moyennes utilisées par la “base carbone” de l’Ademe. Pour le réseau de chaleur par exemple, ça dépend de comment on produit la chaleur. Or à l’époque c’était souvent au gaz. Nos réseaux nantais sont beaucoup moins émetteurs de carbone.
  5. Oui c’est ironique, car ça pose d’autres problèmes : Nucléaire et climat, quelques arguments
  6. Pour les tatillons, les données viennent de la base Pégase ( https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/donnees-mensuelles-de-lenergie ) d’où j’ai pris : pour le bois la valeur “100 kWh PCI de bois en vrac” ; pour l’électricité la valeur “Toutes tranches” ; pour le gaz la valeur “Toutes tranches” et pour le fioul la valeur ”100 kWh PCI de FOD au tarif C1” des produits pétroliers. Toutes ont été multipliées par 10 pour être en €/MWh au lieu de €/100kwh par défaut.