“Les Américains sont fous, ils jettent leurs chaussettes trouées !”

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Cette phrase est une citation de ma grand-mère maternelle. Elle était adolescente durant la Seconde Guerre mondiale et a connu et traversé une époque de grand changement pour le pays, celle notamment de l’avènement de la société de consommation.

Parmi de nombreuses histoires et anecdotes qu’elle nous racontait, deux marquent particulièrement ce changement. En premier, il y a donc ce changement, cette époque où les Américains passaient pour fous de jeter leurs chaussettes trouées, au lieu de les repriser. Aujourd’hui, qui reprise ses chaussettes ? Il y a là un changement culturel important. Suivi par un changement structurel : si vous vouliez aujourd’hui repriser vos chaussettes, ce n’est plus possible car le plus souvent elles sont fabriquées de telle manière qu’on ne peut plus le faire.

Autre élément marquant de l’avènement de la société de consommation : l’arrivée des grandes surfaces. Ma grand-mère avait, dans sa besace d’histoires, sa découverte du premier supermarché de France, qui avait ouvert non-loin de là où elle habitait. Elle décrivait la surprise, l’incrédulité et même l’émerveillement autour de ce nouveau mode de consommer : des caddys, des rayons pleins d’articles que vous pouviez prendre en libre-service… Des choses évidentes aujourd’hui mais qui ont bien un début dans l’histoire de notre pays.

Ces anecdotes m’ont fait comprendre, en tant qu’enfant, la non-permanence de cette société de consommation : elle a eu un début, antérieur à ma naissance et donc en dehors de ce que connaît la plupart des personnes aujourd’hui. Et comme toute chose qui a eu un début, elle aura une fin. Du moins espérons-le. C’est peut-être un des intérêts de s’intéresser à l’histoire, non pas à travers les grandes dates et les grands personnages, mais à travers le vécu, la vie des gens. On réalise avec plus d’acuité les changements qu’a connus notre monde et donc les changements que l’on peut s’autoriser à penser pour le futur. Cela commence avec le témoignage d’une grand-mère, et continue avec des ouvrages comme les “Histoires populaires de …”

Histoire populaire de Nantes
Alain Croix, Thierry Guidet, Gwenael Guillaume, Didier Guyvarc’h – Paru le 12 octobre 2017 aux Presses Universitaires de Rennes
Une Histoire Populaire De La France, De La Guerre De Cent Ans À Nos Jours, Gérard Noiriel, Agone éditeur

Dans un autre domaine, et en proposant une opposition entre l’avènement de la société de consommation et l’expérience de la nature, Baptiste Morizot nous propose une illustration parlante de ce vécu qui change :

« Un premier symptôme de cette crise de la sensibilité peut-être le plus spectaculaire, est exprimé dans la notion d' »extinction de l’expérience de la nature » proposé par l’écrivain et lépidoptériste Robert Pyle : la disparition de relations quotidiennes et vécues au vivant. Une étude récente montre ainsi qu’un enfant nord-américain entre 4 et 10 ans est capable de reconnaitre et distinguer en un clin d’œil expert plus de mille logos de marques mais n’est pas en mesure d’identifier les feuilles de dix plantes de sa région.”

Baptiste Morizot, Manière d’être vivant, Acte Sud, 2020

En clair, retenons que tout n’a pas “toujours été comme ça”. Ce monde a eu un début, assez récent dans l’histoire humaine : celui où la connaissance des marques est plus valorisée que celle de la nature, où le fait de jeter plus évident que celui de réparer, où la construction de temples de la consommation sur des hectares est analysée comme une réussite et une entrée dans la modernité. Il y a eu un début, il y aura une fin. La société écologiste que nous voulons passe par l’extinction de la société de consommation, ce n’est pas un retour en arrière, mais un autre monde que nous voulons construire.

Et comme tout grand changement a un commencement, comble de la lutte contre le capitalisme, le consumérisme et le “tout va plus vite”, j’ai récemment appris à reprendre mes chemises en transformant des chemises au col élimé en col Mao. Une heure de galère pour le piètre couturier que je suis, mais une grande fierté (bien plus grande que d’acquérir des chemises neuves !).

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